Sartre en Huis Clos.

L’oeuvre sartrienne constitue un trésor littéraire qui rompt tous les codes conventionnels préexistants. Un monde littéraire hors du commun, des procédés stylistiques linguistiquement révolutionnaires, des moralités qui bouleversent les doctrines traditionnelles.

Au cours de son existence, Sartre traverse les courants, les genres littéraires, du théâtre à la philosophie, en arborant le monde romanesque. Bien connu pour son engagement politique à l’extrême gauche, ou pour ses théories novatrices sur l’existentialisme, Sartre, par ses oeuvres, véhicule une influence intellectuelle sans précédent au cours du 20 ème siècle. Le parisien surdoué, laid dont le strabisme répugne, devient majestueux une fois la plume serrée au creux de sa paume s’agite.

Son oeuvre la plus célèbre, Huis Clos, fait preuve d’un génie renversant. Toute l’intrigue se déroule au sein d’une pièce imperméable et close, mettant en scène 3 personnages condamnés à attendre leur destin. Ils ne se connaissent pas, n’ont rien en commun, mais ils sont là, pour toujours.


L’humour déconcertant qui orne la pièce, incite le lecteur à se retrouver face à des situations à la fois burlesques et paradoxales. Plus l’histoire se déploie, plus la situation s’éclaircit. En contrepartie, l’aspect énigmatique et mystérieux au début de la pièce tend à rendre la lecture drolatique et rocambolesque.


L’introduction d’un personnage central, Inès Serrano dit « Mademoiselle », met en scène un quiproquo volontaire créé par cette dernière. Enfermée dans cette pièce mystérieuse, aux côtés de « Garcin » elle se présente en s’exclamant : « Où est Florence ? Je vous demande où est Florence? Florence était une petite sotte, et je ne la regrette pas ». Garcin rétorque : « Je vous demande pardon? Pour qui me prenez vous? », et elle répond « Vous? Vous êtes le bourreau ».

En d’autres termes, à travers le caractère hilarant dont certaines scènes sont décrites, parfois même incompréhensible, se cache une réflexion profondément existentielle dont Sartre nous fait part, à nous, lecteurs.


La scène V lève le voile sur le décor qui entoure les protagonistes : la pièce dans laquelle les 3 personnages, Estelle, Garcin et Inès résident devient alors un fief mystique, pouvant être interprété comme transitoire entre le monde empirique et le monde spirituel. Le paradis ou l’enfer ? Le confinement éternel dans cette étroite pièce ornée de sofas étrangement orientaux et colorés, ou l’aspiration réalisable vers un monde plus agréable et libérateur ? Les interrogations fusent, l’agacement du cloisonnement se ressent à travers chacun, les réflexions existentialistes à propos du « Pourquoi sommes nous réunis, compte tenu des profils antagonistes que nous reflétons ? ». Seule certitude, c’est une pièce à part, dénuée de tout contexte extérieur, dont les frontières sont immuables, délimitées par les 4 murs de béton.


La moralité de cette pièce à la fois scénique et remarquablement divertissante, se trouve elle aussi confinée dans cette fameuse maxime si vulgarisée : « l’enfer, c’est les autres ». L’enfer peut être vécu sur terre, l’enfer allégorique se trouve à la portée de tous, et gît à travers la nature même de l’humanité. Hobbes théorise l’idée que l’homme est un loup pour l’homme, en dénonçant l’aspect pernicieux de l’Homme face à son semblable, parce qu’il le considère violent et primitif à l’état de nature (l’Homme face à lui même, isolé de toute convention étatique). Sartre, lui, souligne l’aspect néfaste des interactions entre l’Homme et autrui, sans y dénoncer la nature même de ce dernier. Il fait vivre à travers ces trois personnages une expérience rugueuse pour chacun d’entre eux, puisqu’obsédés par leur histoire. Ils se retrouvent alors eux aussi isolés, en position de victime sous le regard accusateur des deux autres, condamnés pour l’éternité à subir le lourd poids de leur jugement. Aucun subterfuge déliant leur confinement n’est envisageable. Ils sont retenus, enfermés et cloitrés à jamais, en position de bourreaux. On retrouve dès lors tout le paradoxe de la moralité que Sartre entend délivrer : ils sont devenus inséparables et totalement interdépendants les uns des autres : « les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes pour notre propre connaissance de nous-mêmes ».

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