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Archive pour février 2011

La mère à Cohen….

Jeudi 24 février 2011

Albert Cohen, écrivain du XXème siècle, est un auteur incontournable de la littérature française. Il a toujours manifesté avec ferveur, avec orgueil, sa fidélité à son origine juive séfarade. Son oeuvre carnets 1978, parue en 1979, évoque ce sujet à travers le mythe de la « mère juive » à la fois envahissante et touchante, avec une délicatesse et une émotion poignante.

Cet ouvrage, pas des plus réputés mais non moins grandiose, aborde des questions sensibles telles que la crainte de la mort, l’amitié pour son condisciple Pagnol, la passion maternelle, ou l’intérêt singulier pour la vie. Il est présenté comme une sorte de journal intime, où Cohen se livre sans retenue, à 83 ans : la mort le guète, il la hait, la repousse, l’éloigne et se délivre, comme si ses écrits pouvaient avoir des conséquences à cette fin inéluctable et si proche.


Cohen cultive un véritable culte de l’amour bâti à travers sa mère, grâce aux souvenirs très précis de sa plus tendre enfance en sa compagnie, et dont il nous fait part tout au long de son journal. L’amour inconditionnel pour sa mère tend à l’idolâtrie la plus extrême, à la fois effrayante tant elle semble débordante, et touchante, de par la beauté de la langue utilisée pour y décrire des situations parfois anodines la mettant en scène : le lecteur est alors envahi d’une compassion inévitable pour cette mère si respectable.

« Ma sainte mère pauvreté se levait à cinq heures et demie du matin, cependant qu’en une croisière autour du monde une dame millionnaire dormait en bavant un sourire dans sa cabine de luxe. Ma mère, elle, descendait au magasin, travaillait, travaillait, courbée, et je ne veux pas dire son travail, travaillait, puis remontait au troisième étage pour balayer l’appartement et faire la cuisine, puis redescendait au magasin, travaillait, travaillait, et son pauvre coeur se détraquait, cependant qu’en son lit ladite dame millionnaire savourait le petit déjeuner apporté par sa femme de chambre personnelle, souriante et dévouée, et dans la famille depuis 20 ans ».

La référence biblique introductive du chapitre tend à rendre ce personnage à la fois mythique et d’une pureté admirable. La figure de la mère paraît alors sublimée et idolâtrée, illustrée notamment par le schisme qui s’opère entre la dame mondaine, répugnante et hébétée face à tant de luxe, et la mère laborieuse méritant toute considération. L’itération du terme « travaillait », et le rythme lourd et emphatique employé, magnifient la grandeur de cette mère dévouée à la tâche, à travers sa souffrance particulièrement fastidieuse.


D’autre part, Cohen aborde subtilement son inquiétude manifeste à l’égard de la mort. Il la sait avoisinante et la redoute profondément : « Dans ma chambre, je sais que je suis le seul de l’humaine nation à penser vraiment à tous les enterrés qui dorment, tous les enfants. Je suis la folle mère, mère éphémère, de cette population sous terre, je suis, absurde thuriféraire, l’encenseur des morts de toute la terre. Morts, mes aimés, que vous êtes seuls ». Les invocations divines de plus en plus solennelles sillonnent son journal, et apparaissent comme une sorte de confessionnal spirituel entre l’être presque mort et ceux qui, il l’espère, résident dans l’au-delà.

Mais cette angoisse de la mort a aussi suscité chez lui à la fois de la révolte contre la faucheuse et le sens de la fraternité humaine: « O vous frères humains et futurs cadavres… ayez pitié de vos communes morts… que de cette pitié naisse enfin une humble bonté, plus vraie et plus grave que le présomptueux amour du prochain ». Cohen a prôné tout au long de son existence une conviction inébranlable pour l’amour du prochain, mais sa crainte de la mort l’entraine vers une négation de ses croyances les plus intimes. L’injustice, aboutissement ultime de la nature humaine : la mort parce qu’inéluctable fait douter, fait récuser des vérités personnelles que l’on croyait acquises et immuables, car malgré la foi, l’homme qui meurt ne peut être certain de ce qui l’attend une fois son souffle évanoui à jamais.

Sartre, ô Sartre…

Jeudi 17 février 2011

Le cycle romanesque constitué de 3 tomes réunis sous le titre des « chemins de la liberté » comprend l’âge de raison, le sursis, et la mort dans l’âme.


Mon attention s’est attardée sur le premier tome, à savoir l’âge de raison, paru en 1945, pour la moralité percutante, et les interrogations existentielles toujours d’actualité qu’elles induisent : l’amour, l’engagement, la liberté.

L’intrigue se déroule autour d’un personnage, Mathieu, professeur de philosophie. On y explore alors toutes les relations amicales, amoureuses et professionnelles que ce dernier entretient au quotidien.


Marcelle, amante de Mathieu depuis 7 ans, tombe involontairement enceinte de ce dernier. L’avortement est un choix douloureux, mais naturellement entrepris par les deux protagonistes. Mathieu refuse l’engagement, le mariage et les contraintes qu’ils imposent : il se sent ainsi libre. S’amorce alors la ruée vers l’or, afin d’amasser la somme nécessaire à l’intervention chirurgicale. Le frère de Mathieu refuse. Confronté à une impasse, il décide par la suite de voler l’argent à Lola, maitresse de Boris, lui même ancien disciple et ami de Mathieu.

Ce choix délibéré et consenti souligne un fait essentiel : Mathieu est prêt à tout pour parvenir à ses fins raisonnées par son choix de vie atypique, à savoir la liberté et le refus de tout engagement sentimental ou familial. La moralité de ce professeur de philosophie s’évanouit, parce qu’elle n’est en rien supérieure au désir immuable d’acquérir la liberté la plus absolue.


Comme une obsession perverse, Mathieu se trouve une passion à la fois malsaine et majestueuse pour la soeur de Boris, Ivich. C’est une demoiselle qui entretient parfaitement l’aspect insouciant et inconscient propre à la jeunesse : elle n’hésite notamment pas à se saouler sans y établir de limites prédéfinies, pour oublier son mal être, digérer son chagrin inconsolable qui tient son origine à un banal échec scolaire.


« Elle regardait le verre et Mathieu la regardait » : on s’aperçoit alors ici que « l’amour » troublant qu’éprouve Mathieu ne fait preuve d’aucune réciprocité. Il la désire, la regarde, l’imagine, tandis que l’attention d’Ivich est uniquement centrée sur cet objet si palpable, dénué d’âme, sans valeur particulière. Cet instant spirituel et profond vécu par Mathieu à travers Ivich ne le transcende qu’à titre individuel.


Sartre poursuit : « Un désir violent et imprécis l’avait envahi : être un instant cette conscience éperdue et remplie de sa propre odeur, sentir du dedans ses bras longs et minces, sentir, à la saignée, la peau de l’avant-bras se coller comme une lèvre à la peau du bras, sentir le corps et tous les petits baiser discrets qu’il se donnait sans cesse. Être Ivich sans cesser d’être moi. ». On retrouve l’idée d’un désir pulsionnel, une passion fulgurante à la fois charnelle et violente, voire même sous certains aspects malsaine. Cette relation et ce choix délibéré de ne « commettre d’actes » qu’à la condition qu’ils n’entravent en rien sa liberté, l’entraine vers une régression progressive, puisque ce refus butoir de l’engagement le conduit vers le chemin de la passion irrationnelle et primitive. Ses sentiments ne deviennent plus que primaires fougueux et instinctifs, tandis que son coeur ne s’emballe plus que pour la régression de son esprit, la jeunesse.


Finalement, Marcelle garde l’enfant, et décide de l’élever avec le meilleur ami de Mathieu, Daniel, homosexuel. Au fil du roman, on y devine de plus en plus aisément l’envie que Mathieu ressent à travers ce couple : il a imaginé l’amour avec Ivich, sans jamais pouvoir le concrétiser, mais aucun sentiment de désespoir ou de tristesse ne l’a traversé. Il n’avait jamais ressenti le chagrin d’un homme profondément malheureux, puisque les actes qu’il entreprend n’ont jamais de conséquences irréversibles. Ce sont des actes dénués de responsabilité, des actes anodins, des actes sans fondement : « moi, tout ce que je fais, je le fais pour rien; on dirait qu’on me vole les suites de mes actes; tout se passe comme si je pouvais toujours reprendre mes coups. Je ne sais pas ce que je donnerais pour faire un acte irrémédiable. »

L’âge de raison. L’objectif ultime de la réflexion de Sartre à travers cet ouvrage intimement existentiel. « Personne n’a entravé ma liberté, c’est ma vie qui l’a bue ». La liberté n’est finalement pas qu’une persévérance du détachement vis à vis d’autrui, qu’une conviction inébranlable qu’elle tient à l’attachement de son prochain générant des actes responsables et adultes. La liberté n’est entravée par personne, mais par une conviction personnelle, un choix de vie déraisonné. Mathieu, par cette réflexion, affirme : « c’est vrai, c’est vrai tout de même : j’ai l’âge de raison ». La quête perpétuelle de la liberté à travers la régression et l’irresponsabilité conduit paradoxalement à sa négation. La liberté transcendante, intellectuelle, qui dépasse la notion de « liberté primitive » c’est-à-dire physique et temporaire, gît grâce à la raison et la responsabilisation de son être. 

Sartre en Huis Clos.

Jeudi 17 février 2011

L’oeuvre sartrienne constitue un trésor littéraire qui rompt tous les codes conventionnels préexistants. Un monde littéraire hors du commun, des procédés stylistiques linguistiquement révolutionnaires, des moralités qui bouleversent les doctrines traditionnelles.

Au cours de son existence, Sartre traverse les courants, les genres littéraires, du théâtre à la philosophie, en arborant le monde romanesque. Bien connu pour son engagement politique à l’extrême gauche, ou pour ses théories novatrices sur l’existentialisme, Sartre, par ses oeuvres, véhicule une influence intellectuelle sans précédent au cours du 20 ème siècle. Le parisien surdoué, laid dont le strabisme répugne, devient majestueux une fois la plume serrée au creux de sa paume s’agite.

Son oeuvre la plus célèbre, Huis Clos, fait preuve d’un génie renversant. Toute l’intrigue se déroule au sein d’une pièce imperméable et close, mettant en scène 3 personnages condamnés à attendre leur destin. Ils ne se connaissent pas, n’ont rien en commun, mais ils sont là, pour toujours.


L’humour déconcertant qui orne la pièce, incite le lecteur à se retrouver face à des situations à la fois burlesques et paradoxales. Plus l’histoire se déploie, plus la situation s’éclaircit. En contrepartie, l’aspect énigmatique et mystérieux au début de la pièce tend à rendre la lecture drolatique et rocambolesque.


L’introduction d’un personnage central, Inès Serrano dit « Mademoiselle », met en scène un quiproquo volontaire créé par cette dernière. Enfermée dans cette pièce mystérieuse, aux côtés de « Garcin » elle se présente en s’exclamant : « Où est Florence ? Je vous demande où est Florence? Florence était une petite sotte, et je ne la regrette pas ». Garcin rétorque : « Je vous demande pardon? Pour qui me prenez vous? », et elle répond « Vous? Vous êtes le bourreau ».

En d’autres termes, à travers le caractère hilarant dont certaines scènes sont décrites, parfois même incompréhensible, se cache une réflexion profondément existentielle dont Sartre nous fait part, à nous, lecteurs.


La scène V lève le voile sur le décor qui entoure les protagonistes : la pièce dans laquelle les 3 personnages, Estelle, Garcin et Inès résident devient alors un fief mystique, pouvant être interprété comme transitoire entre le monde empirique et le monde spirituel. Le paradis ou l’enfer ? Le confinement éternel dans cette étroite pièce ornée de sofas étrangement orientaux et colorés, ou l’aspiration réalisable vers un monde plus agréable et libérateur ? Les interrogations fusent, l’agacement du cloisonnement se ressent à travers chacun, les réflexions existentialistes à propos du « Pourquoi sommes nous réunis, compte tenu des profils antagonistes que nous reflétons ? ». Seule certitude, c’est une pièce à part, dénuée de tout contexte extérieur, dont les frontières sont immuables, délimitées par les 4 murs de béton.


La moralité de cette pièce à la fois scénique et remarquablement divertissante, se trouve elle aussi confinée dans cette fameuse maxime si vulgarisée : « l’enfer, c’est les autres ». L’enfer peut être vécu sur terre, l’enfer allégorique se trouve à la portée de tous, et gît à travers la nature même de l’humanité. Hobbes théorise l’idée que l’homme est un loup pour l’homme, en dénonçant l’aspect pernicieux de l’Homme face à son semblable, parce qu’il le considère violent et primitif à l’état de nature (l’Homme face à lui même, isolé de toute convention étatique). Sartre, lui, souligne l’aspect néfaste des interactions entre l’Homme et autrui, sans y dénoncer la nature même de ce dernier. Il fait vivre à travers ces trois personnages une expérience rugueuse pour chacun d’entre eux, puisqu’obsédés par leur histoire. Ils se retrouvent alors eux aussi isolés, en position de victime sous le regard accusateur des deux autres, condamnés pour l’éternité à subir le lourd poids de leur jugement. Aucun subterfuge déliant leur confinement n’est envisageable. Ils sont retenus, enfermés et cloitrés à jamais, en position de bourreaux. On retrouve dès lors tout le paradoxe de la moralité que Sartre entend délivrer : ils sont devenus inséparables et totalement interdépendants les uns des autres : « les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes pour notre propre connaissance de nous-mêmes ».

Bonjour tout le monde !

Jeudi 17 février 2011

Je vous propose dans ce blog un commentaire analytique des ouvrages littéraires qui ont marqué mon esprit. Les grands classiques parfois considérés comme poussiéreux regorgent en fait d’une richesse culturelle extraordinaire. C’est pourquoi je tente aujourd’hui d’arborer des ouvrages qui, par leur moralité, leurs procédés stylistiques ou leur enseignement général, ne sont présents dans notre mémoire que par le lointain souvenir des cours de français au collège. Ils sont pourtant riches de sens, et posent des problématiques qui suscitent encore un întérêt prononcé pour la plupart d’entre nous.